
Introduction : Au-delà des Chiffres et des Fantasmes
Le débat sur l'immigration est omniprésent, souvent chargé d'émotions et malheureusement, d'approximations voire de désinformation.
Récemment encore, en France, des chiffres erronés sur l'accueil des immigrés ont été diffusés au plus haut niveau de l'État, additionnant de manière incorrecte demandeurs d'asile et primo-titulaires de titres de séjour, un "double compte" qui gonfle artificiellement la réalité. Comme le souligne le démographe François Héran, ce "déni d'immigration" paradoxal consiste à exagérer les chiffres pour justifier des politiques de réduction drastique, brandissant les nombres tout en se moquant de leur signification réelle.
Pourtant, au-delà des manipulations politiques, que nous disent les données fiables sur les migrations dans le monde et en Europe ? Loin d'être une vague incontrôlable prête à nous submerger, la migration est un phénomène structurel, complexe et croissant, ancré dans les réalités de notre temps. Cet article, basé sur l'analyse de spécialistes et les données internationales, propose de regarder les faits en face pour comprendre la véritable nature de ce mouvement planétaire "inéluctable", comme le qualifient les experts. source: 16
1. La Réalité Chiffrée des Migrations Mondiales
Oui, la migration internationale augmente. Selon les Nations Unies, le monde compte aujourd'hui environ 304 millions de migrants internationaux (personnes nées à l'étranger résidant dans un autre pays depuis au moins un an), contre 175 millions en 2000. C'est une hausse significative de 73% en valeur absolue, bien supérieure à la croissance de la population mondiale (+32%) sur la même période.
Cependant, mettons ces chiffres en perspective. Malgré cette augmentation, la part des migrants internationaux dans la population mondiale reste relativement faible : elle est passée de 2,8% en 2000 à 3,7% en 2024. Nous sommes loin d'une "planète nomade". Il faut aussi ajouter à ce chiffre les migrations internes (estimées à 800 millions) et les personnes sans-papiers (environ 12 millions aux États-Unis, 5 millions en Europe), dont le décompte est par nature imprécis.
Un aspect crucial souvent occulté est la part croissante des migrations forcées. Près de 52 millions de migrants internationaux, soit 1 sur 6, ont dû fuir leur pays à cause d'un conflit ou d'une catastrophe. Parmi eux, 38 millions ont le statut de réfugié. C'est le niveau le plus élevé jamais enregistré depuis les années 1950.
2. Où Vont les Migrants ? La Géographie Réelle des Flux
Contrairement à l'idée reçue d'un afflux massif et unidirectionnel du Sud vers le Nord, les migrations se déroulent majoritairement à l'échelle régionale ou continentale Comme l'explique la spécialiste Catherine Wihtol de Wenden, la plupart des migrants africains restent en Afrique, les Sud-Américains en Amérique du Sud, les Asiatiques en Asie, etc.
L’Europe (Russie incluse) et l'Asie accueillent le plus grand nombre de migrants internationaux (respectivement 94 et 92 millions), suivies par l'Amérique. Par exemple, près de la moitié (48%) des migrants recensés en Europe viennent... d'autres pays européens.
Les flux Sud-Nord et Nord-Nord (environ 128 millions de personnes) semblent légèrement plus nombreux que les flux Sud-Sud et Nord-Sud (environ 154 millions) selon les données officielles de l'ONU. Cependant, les migrations vers le Sud (travailleurs, réfugiés, déplacés environnementaux, migrations flottantes ou de transit) sont notoirement sous-évaluées, et les ordres de grandeur sont probablement très proches.
Même au sein des pays riches, l'effort d'accueil est inégal. L'Allemagne et l'Autriche ont, par exemple, accueilli proportionnellement plus de migrants que la France depuis les années 2000. Rapporté à leur poids démographique et économique, ni l'Europe de l'Ouest ni l'Amérique du Nord ne peuvent être considérées comme "submergées" par les migrants venant des pays les moins développés. L'Europe de l'Ouest accueille 6,5% de ces émigrés (14 millions) alors qu'elle représente 20% du PIB mondial. L'Amérique du Nord en accueille 23% (49 millions) pour 26% du PIB mondial.
3. Les Moteurs Profonds de la Migration : Pourquoi Partir ?
Pourquoi les gens migrent-ils, malgré les risques et les obstacles croissants ? Les causes sont profondes, structurelles, et souvent hors de portée des politiques des pays d'accueil.
Conflits et Instabilité : Les guerres et les crises politiques sont des déclencheurs majeurs. La fin de l'URSS a ouvert des frontières. Plus récemment, les crises en Syrie (depuis 2011), en Afghanistan (retour des Talibans en 2021) et l'invasion de l'Ukraine (2022) ont provoqué des déplacements massifs.
Inégalités de Développement : L'absence d'espoir, le manque de perspectives économiques et sociales poussent de nombreuses personnes, notamment les plus diplômées, à chercher une vie meilleure ailleurs.
Fuite et Discriminations : La nécessité d'échapper aux persécutions, aux guerres, aux discriminations (notamment envers les femmes) est un facteur déterminant. source: 44
Facteurs Environnementaux : Bien qu'elles concernent surtout des déplacements internes pour l'instant, les catastrophes climatiques et la dégradation de l'environnement sont une cause croissante de mobilité forcée.
Il est important de noter que les profils des migrants évoluent. L'urbanisation et l'amélioration de l'éducation dans les pays du Sud font que les réfugiés et les migrants économiques sont de plus en plus similaires socialement, loin du cliché du travailleur migrant rural peu qualifié d'hier.
4. Politiques Migratoires : Entre Contrôle et Paradoxes
Face à ces réalités, les pays du Nord, notamment l'Europe et les États-Unis, ont massivement renforcé le contrôle de leurs frontières et restreint les voies légales d'immigration, en particulier pour le travail. Des murs sont érigés, des pactes sécuritaires sont signés (comme le pacte européen sur la migration et l'asile).
Quel est le résultat ? Ces mesures parviennent très difficilement à tarir les flux, car les motivations profondes pour partir demeurent intactes.Leur principal effet est tragique : elles rendent les routes migratoires plus dangereuses et augmentent dramatiquement le nombre de morts aux frontières. Depuis 2014, au moins 30 000 personnes ont péri en Méditerranée, un chiffre probablement bien en deçà de la réalité.
C'est ce que l'historien James Hollifield appelle le "paradoxe libéral" : les États occidentaux prônent la libéralisation économique et la libre circulation des biens et des capitaux, mais appliquent une logique inverse et strictement contrôleuse à la circulation des personnes. Ce faisant, sous prétexte de répondre à une opinion publique souvent façonnée par la peur, ils adoptent des politiques qui non seulement portent atteinte à la dignité humaine, mais vont aussi à l'encontre de leurs propres besoins économiques et démographiques, dans des contextes de vieillissement de la population et de pénuries de main-d'œuvre.
5. Idées Reçues et Complexité : Développement et "Fuite des Cerveaux"
Une idée tenace voudrait que favoriser le développement économique des pays du Sud suffise à réduire l'émigration. C'est une illusion. Les recherches montrent que, du moins dans un premier temps, le développement favorise la migration. Il engendre des changements structurels, une hausse temporaire des inégalités et modifie les besoins en main-d'œuvre, stimulant la mobilité interne et internationale. Surtout, il donne à une frange de la population, auparavant trop pauvre pour envisager de partir, les moyens financiers et les réseaux (via les diasporas) nécessaires pour migrer. Ce ne sont généralement pas les plus démunis qui entreprennent une migration internationale. La relation entre migration et développement suit une courbe en cloche : la migration augmente avec le développement jusqu'à un certain point, avant de potentiellement diminuer à des niveaux de richesse plus élevés.
Qu'en est-il de la "fuite des cerveaux" (brain drain), cette crainte que l'émigration des personnes qualifiées prive les pays d'origine de leurs talents ? La réalité est plus nuancée. S'il est difficile d'avoir des données macroéconomiques globales robustes, la recherche s'intéresse désormais au concept de "gain de cerveaux" (brain gain).L'idée est que la perspective de pouvoir migrer (même si elle ne se concrétise pas pour tous) peut inciter davantage de personnes à poursuivre des études supérieures dans leur pays d'origine, augmentant ainsi le niveau général d'éducation.Toutes les personnes qui se forment ne partent pas, et le pays d'origine peut donc aussi bénéficier de cette hausse du capital humain.
Conclusion : Accepter la Complexité, Choisir l'Humanité
L'immigration est une composante structurelle et durable de notre monde globalisé. Elle est alimentée par des forces profondes – conflits, inégalités, aspirations, changements environnementaux – sur lesquelles les politiques de fermeture des frontières ont peu de prise réelle, si ce n'est d'aggraver les drames humains.
Plutôt que de céder aux discours simplistes et aux manipulations de chiffres, il est impératif d'aborder cette question complexe avec lucidité, en s'appuyant sur les faits et les analyses d'experts. Comprendre les moteurs réels de la migration, sa géographie, ses liens avec le développement et les paradoxes des politiques actuelles est essentiel.
Reconnaître le caractère "inéluctable" de ce mouvement planétaire ne signifie pas subir passivement, mais plutôt chercher des réponses politiques qui soient à la fois réalistes, efficaces et respectueuses de la dignité humaine, en phase avec les besoins économiques et démographiques et les valeurs que les sociétés démocratiques prétendent défendre. Il est temps d'en finir avec les fantasmes pour construire des politiques migratoires ancrées dans la réalité.
Source : l'article «L'immigration, un mouvement planétaire inéluctable par Céline Mouzon, publié dans Alternatives Economiques le 25 mars 2025 ».
Et, l’aide de Gemini 2.5 Pro.
URL de l’article : https://www.alternatives-economiques.fr/limmigration-un-mouvement-planetaire-ineluctable/00114507
N.D.L.R
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