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Nous vivons une époque de turbulences. Crises écologiques, sociales, économiques, sanitaires, géopolitiques… les secousses se multiplient et s'intensifient.
Face à ce constat, Olivier Hamant, chercheur en biologie végétale et directeur de l'Institut Michel Serres, nous livre une analyse percutante issue de son domaine d'expertise : notre monde, façonné par une quête incessante d'hyper-optimisation et d'hyper-performance, est devenu dangereusement fragile.
Cette course effrénée, héritée d'une ère d'abondance (notamment énergétique), nous a conduits à spécialiser nos systèmes à l'extrême, à privilégier l'efficacité immédiate au détriment de la capacité d'adaptation. Le résultat ? Des systèmes (économiques, sociaux, écologiques) vulnérables à la moindre fluctuation, des individus poussés au burnout, et une planète aux limites largement dépassées.
Selon Hamant, nous ne sommes pas face à une simple crise sectorielle, mais à une profonde crise culturelle. Nous sortons, dit-il, du Néolithique – cette longue période de 10 000 ans où l'humanité a cherché à contrôler son environnement par l'agriculture et la sédentarisation.
Ce contrôle, aujourd'hui, nous échappe. Les fluctuations, qu'elles soient climatiques, économiques ou sociales, deviennent la nouvelle norme. Dans ce contexte, l'obsession de la performance devient non seulement vaine, mais contre-productive.
Alors, quelle alternative ? Hamant propose un changement de paradigme radical, inspiré par les leçons du vivant : cultiver la robustesse. Mais, qu'entend-il exactement par là ? Et, ce concept est-il vraiment nouveau ? C'est ce que nous allons explorer.
L'Impasse de l'Hyper-Performance : Quand l'Optimisation Crée la Fragilité
Avant d'explorer la robustesse, comprenons mieux le mal qui nous ronge. L'analyse d'Olivier Hamant pointe du doigt une dynamique vieille comme l'agriculture, mais exponentiellement accélérée depuis la révolution industrielle et surtout depuis 1950 (la « Grande Accélération »).
Dans un environnement perçu comme abondant (terres fertiles, puis énergies fossiles), le vivant – et l'humanité n'y fait pas exception – tend à optimiser son accès aux ressources, quitte à se spécialiser à l'extrême. Hamant utilise l'image frappante du parasite (comme la bernacle sur un requin) qui, dans un milieu riche, perd des fonctions pour devenir ultraperformant dans son unique niche.
L'humanité, dopée aux énergies fossiles (« 200 esclaves énergétiques par personne », selon Jancovici), s'est comportée de manière similaire :
- spécialisation extrême des tâches,
- monocultures agricoles,
- systèmes économiques centralisés et optimisés pour le rendement à court terme,
- uniformisation des savoir-faire (le béton armé supplantant la terre crue),
- dépendance accrue à des technologies uniques (les écrans).
Tout est conçu pour aller « plus loin et plus profond », pour extraire et produire plus vite, plus efficacement.
Le problème, c'est que cette hyperspécialisation rend nos systèmes incroyablement fragiles.
Comme un athlète surentraîné qui se blesse au moindre faux pas, nos sociétés optimisées sont vulnérables aux chocs.
- Une pandémie bloque les chaînes logistiques mondialisées,
- une sécheresse dévaste des régions de monoculture,
- une cyberattaque paralyse des services essentiels.
La performance à tous crins épuise les ressources, génère pollutions et déchets, et use les humains (stress, perte de sens). Elle crée aussi une compétition féroce pour l'accès aux ressources restantes, source de tensions et de violences.
Pire encore, cette logique nous conduit à chercher des solutions qui ne font qu'aggraver le problème : aller chercher les ressources toujours plus loin (fonds marins, astéroïdes), développer des technologies encore plus complexes et dépendantes (agriculture verticale high-tech), ou s'enfermer dans le déni en refusant de voir les limites. Nous sommes pris au piège d'une culture de la performance devenue « contre-productive ».
La Robustesse : Stabilité dans la Fluctuation, Force dans la Coopération
Face à cette impasse, Olivier Hamant nous invite à redécouvrir la robustesse. Qu'est-ce que c'est ? Ce n'est pas la simple solidité ou la résistance rigide.
C'est la capacité d'un système (biologique, social, économique) à maintenir ses fonctions essentielles malgré les fluctuations et les perturbations.
C'est l'art de naviguer dans l'incertitude, non pas en cherchant à l'éliminer (ce qui est illusoire), mais en développant la capacité à l'absorber et à s'y adapter.
Comment s'acquiert cette robustesse ? Hamant, en biologiste, observe que dans la nature, lorsque les ressources se font rares ou que l'environnement devient instable, la stratégie dominante n'est plus la compétition acharnée et la spécialisation, mais la coopération et la diversification des interactions.
Les organismes créent des symbioses (comme nos bactéries intestinales ou les mycorhizes des plantes), multiplient les liens, échangent des ressources et des informations par divers canaux. Cette richesse d'interactions crée un réseau résilient, capable d'amortir les chocs et de trouver des solutions alternatives lorsqu'une voie est bloquée.
La robustesse implique donc :
La Coopération : Privilégier l'entraide, le partage, les symbioses plutôt que la compétition systématique.
La Diversité : Maintenir une hétérogénéité des approches, des savoir-faire, des ressources, des acteurs, pour avoir plusieurs cordes à son arc.
L'Adaptabilité et la Flexibilité : Être capable de changer de stratégie, d'apprendre, de se reconfigurer face aux imprévus.
La Localisation et l'Interaction Territoriale : « Faire avec » les ressources et les acteurs de son territoire, densifier les liens locaux plutôt que de dépendre uniquement de chaînes globales.
L'Acceptation de l'Incohérence et du Trouble : Reconnaître que les transitions sont complexes, qu'il faut parfois composer avec des contradictions temporaires (comme l'agriculteur passant à l'agroécologie qui utilise encore du glyphosate au début) et que le questionnement est fécond.
La Robustesse est-elle un Concept Nouveau ?
Le terme « robustesse » n'est pas une invention récente. Il est utilisé depuis longtemps en ingénierie, en statistiques, en informatique pour décrire des systèmes capables de fonctionner correctement malgré des variations ou des erreurs.
On parle de "robust control" en automatique, par exemple. Le concept de
« résilience » en écologie ou en psychologie recouvre aussi des idées similaires.
Cependant, l'approche d'Olivier Hamant confère à la robustesse une dimension particulière et une actualité brûlante.
1. Elle est explicitement opposée à l'idéologie dominante de l'hyper-performance. Ce n'est pas juste une qualité technique, c'est un changement de paradigme culturel et philosophique.
2. Elle est profondément ancrée dans une lecture biologique des dynamiques du vivant. Hamant s'inspire des stratégies d'adaptation observées dans la nature face à la rareté ou à l'instabilité, contrastant avec les stratégies d'abondance.
3. Elle est présentée comme LA réponse nécessaire à la crise systémique actuelle, vue comme une sortie de l'ère du contrôle (Néolithique) et l'entrée dans un monde de fluctuations.
4. Elle englobe toutes les dimensions de l'existence : écologique, économique, sociale, éducative, et même identitaire (l'identité comme croisement de la biologie et des interactions territoriales).
Ainsi, si le mot n'est pas neuf, son application par Hamant comme concept intégrateur et biologically-informed pour repenser nos sociétés face à la fin de l'abondance et à l'ère des fluctuations lui donne une signification renouvelée et une portée transformative.
C'est moins une invention qu'une redécouverte et une remise au centre d'une qualité essentielle que notre obsession de la performance nous avait fait oublier.
Construire un Futur Robuste : Des Pistes Concrètes
Comment passer de la théorie à la pratique : dans cette vidéo, Olivier Hamant esquisse de nombreuses pistes où la robustesse peut s'incarner :
Conclusion : La Robustesse, Clé d'un Avenir Souhaitable (et Joyeux ?)
Le tableau brossé par Olivier Hamant semble sombre : fin de l'abondance facile, multiplication des crises, perte de contrôle. Pourtant, son message est porteur d'espoir. En abandonnant l'illusion de la performance infinie et de la maîtrise totale, nous pouvons nous ouvrir à une autre manière d'habiter le monde, plus humble, plus connectée, et finalement plus robuste.
Ce chemin exige un changement culturel profond, une « rééducation » pour désapprendre les réflexes de compétition et d'optimisation à tous crins, et réapprendre ceux de la coopération, de l'écoute, de l'adaptation et du soin. Il demande d'accepter la complexité, les fluctuations, et même nos propres incohérences passagères durant la transition.
Mais, le jeu en vaut la chandelle. Parce que le monde de la robustesse, nous dit Hamant, n'est pas un monde de privation triste. C'est un monde dans lequel la richesse réside dans la qualité des interactions, où la diversité est une force, où l'adaptabilité permet de traverser les tempêtes avec plus de sérénité. C'est un monde potentiellement plus juste, plus résilient, et même, étonnamment, plus joyeux, car fondé sur la coopération et la capacité collective à inventer des solutions face aux défis.
Nous sommes à la croisée des chemins. Continuer sur la voie de l'hyper-performance et de la fragilité nous mène vers des effondrements probables. Oser le virage de la robustesse, inspiré par les leçons millénaires du vivant, ouvre la perspective d'un avenir certes différent, mais potentiellement plus riche de sens et plus durable.
Le choix nous appartient : collectivement et individuellement.